Denis DIDEROT
Lycée
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Frania (Rencontre au Mémorial de la Shoah avec Frania Eiseinbach Haverland, rescapée des camps de la mort)

mardi 19 janvier 2016, par M. Petitfrère, professeur d’histoire-géographie, M. Usseglio, professeur d’italien

« Mémoire et citoyenneté »
Voyage à Paris le 12 janvier 2016

14 élèves du lycée Diderot ont été choisis et se sont engagés solennellement dans ce projet, tous issus de Terminales L ES S et AA : Les Romain, Krystal, Andréa et Andréa, Julian, Oussama, Nadjimata, Tara, Alhem, Coralie, Koré, Anthony, Sephora, Lilian
encadrés par le peintre guide des Beaux Arts Daniel Bauza et le professeur d’histoire Philippe Petitfrère. Ce départ a été riche d’enseignement et de vives émotions -de par la dimension symbolique mais surtout par la rencontre avec Frania Eiseinbach Haverland, rescapée des camps de la mort et devenue parole incontournable, battements au cœur du témoignage-.

FRANIA

Le ciel de Paris avait ses couleurs d’habitude quand nous nous sommes extraits du métro en ce mardi 12 janvier 2016. Journée spéciale pour notre groupe puisque nous touchions du doigt pour la vraie première fois, le portillon du dispositif : « Mémoire et citoyenneté » avec pour épicentre le Voyage à Auschwitz programmé le 2 février. Ce dispositif, proposé par la Région P.A.C.A et le Mémorial de la Shoah, se déroule en trois mouvements symboliques :

-  La visite du Mémorial de la Shoah pour préparer le voyage en Pologne
-  Le voyage à Auschwitz proprement dit
-  Le compte-rendu artistique et historique de l’expérience en mai.

14 élèves du lycée Diderot ont été choisis et se sont engagés solennellement dans ce projet, tous issus de Terminales L E.S S et A.A : Les Romain, Krystal, Andréa et Andréa, Julian, Oussama, Nadjimata, Tara, Alhem, Coralie, Koré, Anthony, Sephora, Lilian, encadrés par le peintre guide des Beaux Arts Daniel Bauza et le professeur d’histoire Philippe Petitfrère. Cette partance a été riche d’enseignement et de vives émotions -de par la dimension symbolique mais surtout par la rencontre avec Frania Eiseinbach Haverland, rescapée des camps de la mort et devenue parole incontournable, battements au cœur du témoignage-.

Nous avons commencé par visiter le Mémorial afin d’assimiler au mieux le système concentrationnaire et l’industrie de la mort au Lager. Si la visite et l’explication étaient à la fois intéressantes, nécessaires et précises, sa brièveté demeurera un écueil. Nous aurions voulu parcourir plus longuement les salles du Mémorial, pouvoir prendre quelques notes pour nos recherches et nous plonger plus conséquemment dans l’univers des camps, mis en lumière par la riche collection des témoignages.

Mais la rencontre avec Frania valait tous les déplacements du monde et restera graver dans les âmes de tous les conviés. Et nous saurons toujours gré aux responsables du dispositif de nous avoir permis d’écouter ces mots semés d’humanité et d’échanger avec cette humanité tellement précieuse représentée par Frania Eisenbach Haverland.

Frania. On a toujours des choses à se raconter ! Elle a 90 printemps qu’elle porte fièrement pour dire l’histoire de ces hivers si rigoureux, si douloureux dans l’ancien monde de 1933 à 1946. Arrêtée par la Gestapo, séparée définitivement de sa famille musicienne lorsque son frère lâcha sa main dans une cohue de misère. Frania –d’enfance protégée- a survécu à 4 convois plombés. Le premier si mémorable durera 3 jours et 3 nuits pour faire 70 malheureux kilomètres, présage de toutes les disgrâces à venir, d’excréments, de peur et d’obscurité. La notion de lumière s’effondrait dans l’abysse qui avançait sur les rails. Et puis « ces camps où l’herbe ne poussait plus ou pas et que les ailes des oiseaux fuyaient ».

La mémoire et ses souvenirs infranchissables s’empilent sans jamais se soustraire, comme ce nouveau né/ballon tombé des bras de sa mère frappée par les SS et mordue par leurs chiens, pour une partie de foot improvisée par les bourreaux. Cet autre sanguinaire sur son cheval blanc qui tirait sur ceux qui se retournaient pour venir en aide aux compagnons défaillants.

Et puis les malheurs causés par la nature : la faim qui t’impose de mâcher des feuilles mortes sous les mousses et qui provoquent irrémédiablement la dysenterie, la chaleur et la soif à ne plus pouvoir bouger la langue : « ce sang qui coulait sur nos lèvres gonflées et que l’on trouvait bon et sucré » les maladies contagieuses, les poux de corps qui donnent le typhus, le froid innommable de l’hiver polonais et ses premières neiges avec pour seules protections des vêtements qui supporteraient à peine un printemps doux. Au froid glacial, il fallait se blottir les unes contre les autres, la seule maigre assistance. Et les latrines. Par cinq ! L’angoisse comme perpétuité.
D’où êtes-vous ? Un bras parmi les morts.

Et de nouveau comme une horloge jamais défaillante, les coups de matraques, les chiens enragés, l’odeur de chair brûlée… Jusqu’à refuser à une voisine sa seule litanie : « Dieu viens nous en aide ! ». « Quelle monstruosité de croire. Comment peux-tu prier alors qu’ils prient, eux ! » se rappelle Frania… Et comme elle regrette aujourd’hui ces injonctions adressées à cette malheureuse…. la culpabilité toujours vive d’avoir refusé le réconfort d’une prière… pour la malchanceuse, pour l’abandonnée, pour la délaissée sur ce bûcher sans fin. « Mais priait-elle vraiment ? Ses lèvres bougeaient ! … ».

Les cheveux coiffaient l’ancienneté et la carrière dans le camp. Qui en avait, était arrivant ! Pareil pour le teint rosé ! Les autres étaient rasés, blêmes et sans plus aucune identité.

Et puis les airs trompeurs ! La première rencontre avec le docteur Josef Mengele avançant de ses pas lents, magistral, comme une aubaine précédé de son beau et noble visage -quand les autres n’étaient que rageuse rage-, la baguette qui tapotait sa jambe et qui rappelait la contenance protectrice d’un père maniant son archet pendant les pauses musicales. Parfois le diable s’habille du visage de Dieu. Le médecin farfouillait sur les corps. Il cherchait la gale. Un bouton sur le corps se traduisait par « chambre à gaz » !

D’autres paroles annonciatrices des Sonderkommandos : « Regardez le plafond ! Si l’eau goutte, vous allez vivre ! », une robe du soir pour uniforme et des chaussures sans lacets qui signifiaient mort certaine, le chemin étroit d’une forêt, un feu au loin, une évidence d’être brûlé vif, la course, celui qui tombe une balle dans la tête et le portail avec l’orchestre qui s’emballe et l’inscription : La travail rend libre.
Arbeit macht frei

Le soir, le ciel était tellement rouge qu’il recrachait ses feux. Et l’appel ! Le comptage n’était jamais juste. D’évidence, chaque jour les baraques comptaient (contaient) leurs morts. Et les bourreaux ne savaient pas plus compter qu’ils ne supportaient les beaux visages, s’acharnant à effacer tous traits fins. Ils écrivaient leur histoire pauvre, leur pauvre histoire d’une mine réjouie. « Les femmes étaient plus mauvaises que les hommes », rajoute Frania. La colère des exterminateurs, c’était de quelque manière, le renversement de la faute.

Et cette encore viscérale évidence, la petite voix de la conscience qui s’enroule et se déroule : « Le monde entier voulait ça ! Pas une bombe alliée n’est tombée sur Auswichtz ». Churchill disait : « Nous gagnerons la guerre militairement, pas civilement ! ».

Les mots se bousculent sur les lèvres de la vieille dame, hypnotisant l’auditoire, tant l’histoire se joue et se rejoue dans son esprit et que les images inoubliables se mêlent aux larmes d’aujourd’hui. Il y a encore cette évasion lors du 3 ème convoi où à bout de vie : « On ne sait plus quoi faire de soi ». On ne sait plus quoi faire de son corps éreinté et meurtri. On se joint à un autre groupe d’errance, pour survivre encore et encore.

Et de nouveau la saleté qui te colle au corps inlassablement
« Jusqu’à quand voyagerons-nous comme ça ? ».
« Jusqu’à ce que vous creviez toutes ! »

Alors se présente le dernier convoi. 10 ou 15 jours… On ne sait plus ! « Jusqu’où les hommes n’ont plus de force… ». Mais un nouveau camp et un : « N’ayez pas peu. Les allemands n’ont pas le droit d’entrer », dit la surveillante comme dans un crachat. Nous sommes au camp de Theresienstadt. L’endroit est maintenant vraiment protégé par la Croix Rouge ? Il n’y a plus rien ici. Nous sommes le 8 mai 45. L’Armée Rouge libère les quelques Frania qui restent… debout !

Pour nous, le temps de la rencontre est désormais compté au Mémorial. Frania évoque encore son père aimé de tous les musiciens, qu’ils soient juifs ou autres : « Pour toi Maestro, on sautera dans le feu ! »( Eh bien non !!!), la Pologne qui reste dans son cœur mais qu’elle ne peut plus approcher, l’âme lourde comme l’eau dans le siphon. La mémoire n’efface pas les : « Tant qu’ils s’en prennent aux juifs, on est tranquilles » … de ces justement juifs qui étaient tous laïques et pas religieux pour deux sous.

Que rajouter vers la fin d’un parcours d’une vie. Pêle-mêle, l’hôtel Lutétia qui avait changé d’Etoiles, l’errance dans le Paris de la libération, la mort qui s’invite encore dans un hôtel borgne, le bonheur d’aller à l’école, les larmes qui fuient des endroits comme Auswichtz : des larmes voilées qui ne veulent voir ça, la rencontre solidaire d’un mari sur les bancs des études et surtout l’inévitable question : Comment faire pour vivre avec ça !
Ce n’est pas facile d’en finir Frania…
« Savoir, c’est déjà se protéger un peu… »
Ce slogan pour les générations à venir !

Comment faire pour vivre de ça !
Ce n’est pas facile d’en finir Frania…
Pourtant la vie a été plus forte…
C’est ce qui compte.

Alors tout notre monde voulut l’embrasser… Tara Nadjimata, Romain et consorts.. .Pour que tout soit dit… Pour un « C’est écrit », un ainsi soit-il…
Quelques photos et des sourires parfois liquides.

13H 30. Nous nous sommes dirigés vers Beaubourg pour déjeuner Parisien.
Puis nous sommes repartis, les voiles marchandes, vers la gare de Lyon, en emportant des images de la Seine qui s’enfuyait vers Rouen… pour moi une ritournelle de Verlaine vers St Germain des Près.

Merci pour tout Frania

Starry-eyed an’ laughing as I recall when we were caught
Trapped by no track of hours for they hanged suspended
As we listened one last time an’ we watched with one last look
Spellbound an’ swallowed ’til the tolling ended
Tolling for the aching ones whose wounds cannot be nursed
For the countless confused, accused, misused, strung-out ones an’ worse
An’ for every hung-up person in the whole wide universe
An’ we gazed upon the chimes of freedom flashing.

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